L'AAMM EN TURQUIE
 
 
 
 
Le voyage par Daniel-Henri Vincent
 
Les Amis du Musée national de la Marine ont accompli cette année leur Voyage en Orient sur les traces d'audacieux marins et d'écrivains tels Chateaubriand ou Lamartine... sans oublier Loti. Après un vol sans histoire, le groupe accompagné par Alain, d'Arts et Vie, fut accueilli à Istanbul par Halil, notre guide turc. Les voyageurs s'installèrent dans un hôtel au charme un peu fané mais dont la terrasse offrait, outre une piscine dont profitèrent d'irréductibles hydrophiles, une vue splendide sur la mer de Marmara. Cet établissement présentait également l'avantage d'être au centre de la ville, parfaitement desservi par de modernes tramways et d'éviter de fastidieux transports par autobus.
 
Lundi 11 mai
Le palais de Topkapi fut approché prudemment, car il semble que les automobilistes d'Istanbul ne tiennent guère compte des piétons, et diplomatiquement en passant devant la Sublime Porte qui conduisait à l'ancien vizirat. Après un regard au parc de Gülhane on a gravi la rue où s'étagent les luxueuses maisons de bois des fonctionnaires ottomans. Résidence des sultans, de Mehmet le Conquérant (XVe siècle) à Mahmut II (XIXe siècle), Topkapi recèle, dit-on, plus d'histoires que tous les musées du monde réunis. Halil ne put, malgré tous ses talents, que nous en donner un bref aperçu. Par la Porte Impériale, la première cour dite "des Janissaires" abrite l'église byzantine Sainte-Irène qui ne fut jamais transformée en mosquée et l'Hôtel des Monnaies. Passée la porte du Salut, la deuxième cour ressemble à un parc sur lequel s'ouvre différents pavillons, notamment la Chambre du Conseil impérial où se tenaient les séances du Divan en présence du sultan. Ce qui intrigue le plus au palais de Topkapi, c'est évidemment le harem auquel on accède sous la tour de la Justice. Il apparaît, non comme le lieu des débauches du souverain, mais plus simplement comme l'ensemble des appartements de la famille impériale. Pourtant, comment ne pas laisser filer son imagination dans la cour des Eunuques noirs, dans celle des Concubines et des épouses, dans les appartements de la sultane Valide, mère du sultan régnant ? L'ombre de la belle Roxelane, l'épouse de Soliman le Magnifique, se rencontre ici et là... La quatrième cour présente notamment le Jardin des Tulipes, dont la saison n'était pas encore totalement révolue, les pavillons de Bagdad et de la Circoncision. Nos heureux voyageurs purent profiter de la douce température et du site exceptionnel de la Pointe du Sérail en déjeunant au restaurant Konyali dont la terrasse domine le Bosphore et la mer de Marmara. Sur le chemin du retour la troisième cour permit d'admirer dans différentes salles, une riche collection de robes impériales, de caftans et d'uniformes tissés d'or, le Trésor, magnifique collection d'objets précieux, et les Chambres fortes sacrées où l'on voit des reliques du Prophète tandis qu'un imam psalmodie des versets du Coran. Nous sommes sortis, éblouis de tant de beautés, par la porte de la Félicité.
Le parc de Sultanahmet, conduit à la célèbre mosquée bleue, édifiée par le sultan Ahmet 1er (XVIIe siècle), vaste construction aux 260 fenêtres, et à la salle de prière où les nombreux touristes, déchaussés comme il convient, ressentaient la magnificence et la grandeur du lieu. Mais, après un passage par l'Hippodrome, devant la fontaine de Guillaume II, l'obélisque de Théodose et la colonne serpentine, l'émotion la plus forte de la journée vint certainement de la Citerne-Basilique, fantastique construction souterraine du VIe siècle, oubliée puis redécouverte, où l'eau et la pénombre magnifient la colonne aux larmes et les têtes de Méduse renversées tandis que les carpes cavernicoles quêtent silencieusement un peu de nourriture...
Après le dîner, un groupe fit une promenade vespérale dans le quartier de Beyoglu par la place Taksim, la rue Istiklal envahie par une jeunesse sympathique qu'un antique tramway semblait à peine déranger, l'ancien marché aux fleurs qui abrite des restaurants fort animés, le grouillant marché aux poissons, le fameux lycée Galatasaray et la tour de Galata. Aux pieds de cet édifice génois on découvrit une plaque inattendue mentionnant un Isaac Rousseau, le père de Jean-Jacques, qui séjourna à Istanbul en qualité d'horloger de 1706 à 1711.
 
Mardi 12 mai
Mardi fut une journée de détente en mer de Marmara. De l'embarcadère de Kabatas, le ferry nous conduisit aux îles des Princes qui servirent souvent de lieu d'exil pour les membres de la famille impériale byzantine. Après une escale à Heybeliada qui possède l'ancienne académie navale ottomane, nous avons découvert la plus grande des îles, Büyükada. De pittoresques calèches, menées par d'intrépides cochers dans les rues pentues, nous conduisirent au pied de la colline boisée qui abrite le monastère Saint-Georges dont la belles église orthodoxe a été élevée sur des fondations byzantines. La vue splendide sur l'archipel récompense des efforts de l'ascension. Après un raki, dont Alain voulut généreusement faire partager le goût à tous, le déjeuner en terrasse sur la mer fut digne du lieu et à base de bons poissons. Il restait encore à découvrir les élégantes villas construites sur les pentes de l'île avant de reprendre le ferry en compagnie de jeunes à la bonne humeur communicative.
 
Mercredi 13 mai
Mercredi réservait une surprise. Halil nous offrit la visite du musée des Arts turcs et islamiques dans l'ancien palais d'Ibrahim Pacha. La section d'ethnographie montre les habitats traditionnels des peuples turcs, notamment la yourte et la tente. De splendides tapis, dont les plus anciens remontent au XIIIe siècle, sont parfaitement mis en valeur, comme les autres objets, grâce à une muséographie irréprochable.
Monument incontournable de Sultanahmet, Sainte-Sophie ou Aya Sofya, bâtie par l'empereur Justinien au Vie siècle, a été transformée en mosquée au XVe siècle. Il en résulte un édifice composite, impressionnant par ses dimensions et, grâce aux travaux incessants qui sont menés, en bon état général. Les mosaïques byzantines qui sont conservées sont d'une étonnante fraicheur.
Après un déjeuner dans le quartier du Bazar égyptien, Halil nous conduisit vers la discrète mosquée de Rüstem Pacha, véritable bijou de porcelaine qui se cache au milieu des boutiques marchandes. Avec le marché aux épices, c'est l'Orient coloré et parfumé qui s'offre à ses visiteurs. Et c'est l'Orient bigarré, où tout s'achète et se vend qui attend le client au Grand Bazar, y compris les plus manifestes contrefaçons. Le plaisir au Bazar se prend en flânant dans la foule au milieu des innombrables échoppes et dans le temps rituel du marchandage. Certains crurent avoir fait de bonnes affaires...
Après le dîner, un groupe se rendit au spectacle mystique et musical des derviches tourneurs. L'étude du soufisme n'a peut-être pas beaucoup progressé ainsi, mais ce fut un agréable moment.
 
Jeudi 14 mai
Journée maritime. Embarquement dans la Corne d'Or. Une petite brume nous attendait sur le Bosphore, bientôt levée. L'incessante noria des bateaux de toutes tailles entre les rives européenne et asiatique contrastait avec l'absence momentanée de navires en transit, sans doute retenus par les régulateurs du trafic. Les rives révèlèrent de splendides palais puis d'élégantes villas en bois, propriétés de riches citadins, les yalis. L'escale dans la partie la plus resserrée du détroit permit la visite des deux forteresses d'Europe et d'Asie. Dans les eaux d'une paisible rivière l'Anadolu Hisari reflètait l'image de ses puissantes défenses. Notre vedette s'insérait aisément dans le trafic dense des navires remontant vers la Mer Noire avant de nous déposer le temps du déjeuner à Sari Yer.
De retour à Istanbul, nous attendaient le musée naval et son directeur, qui conduisit personnellement la visite de son établissement. Les Amis furent passionnés par les collections présentées, mais surtout par la découverte des réserves avec de splendides caïques ottomans destinés à être exposés dans la future extension du musée. Le directeur évoqua rapidement l'histoire de la marine nationale turque et ses projets muséographiques avant de remettre un cadeau souvenir à notre président.
Cette riche journée trouva une conclusion inattendue mais des plus conviviales sous la forme du vernissage au Para Museum d'une très intéressante exposition sur la marine ottomane.
 
Vendredi 15 mai
La route, matinale, aurait sans doute paru longue sans les explications bienvenues d'Halil sur la Turquie qui balayaient quelques idées reçues. Après une visite apéritive du petit port de Gallipoli, un déjeuner marin, une traversée en ferry nous conduisit sur la côte asiatique à la découverte de Troie. Le fameux cheval de bois, qui amuse les touristes, rappelle quelques lectures scolaires mais il faudrait certainement tout le talent d'Homère pour redonner vie aux vestiges de la célèbre ville antique. Nuit reposante près de Canakkale.
 
Samedi 16 mai
Cette journée du souvenir débuta par une minute de silence devant le cénotaphe des marins du Bouvet, coulé à quelques encablures par une mine le 18 mars 1915. La maquette, grandeur nature, du mouilleur de mines Nusrat au musée militaire de Canakkale présente un des adversaires du Bouvet. Sur la rive européenne des Dardanelles, les cimetières et monuments rappellent les combats des Britanniques, des Français et des Turcs en 1915-1916. Le grand monument aux morts turcs de Schitleri était envahi par une foule jeune tandis que le mémorial britannique du cap Helles accueillait de plus discrets visiteurs. à Anzac Cove on se souvint que les Australiens et les Néozélandais s'étaient trouvés face aux soldats d'Atatürk qui ne cédèrent pas. Le cimetière français, parfaitement entretenu, est certainement le moins fréquenté. Nous nous sommes recueillis dans la paix et la beauté du lieu. Certains d'entre nous ont cherché des parents, répertoriés dans un registre des inhumations que le conservateur mit à notre disposition. Le retour à Istanbul fut l'occasion de nouveaux échanges avec Halil.
 
Dimanche 17 mai
La matinée, libre, éparpilla le groupe dans la ville. Certains allèrent sur les pas de Pierre Loti à Eyüp, au café Loti, et descendirent la colline aux cyprès dans les allées du cimetière qui compte de beaux mausolées et des tombes imposantes de dignitaires ottomans jusqu'à la mosquée et au tombeau d'Eyüp Ensari, porte-étendard de Mahomet. à l'aéroport on se sépara, les uns revenant à Paris tandis que les autres poursuivaient leur voyage par une croisière à partir de Bodrum, mais tous fort satisfaits de la découverte d'un pays riche et attachant.