VOYAGE EN CALIFORNIE
« Go West » préconisait Horace Greeley en 1837, sans nécessairement
penser à l'AAMM, qui pourtant suivit avec profit son conseil un siècle et quelques
décennies après en allant à l'Ouest...
Le journal de voyage par Daniel-Henri Vincent
1er juin
Notre chariot, un peu vétuste mais doté de quatre
réacteurs, se lance sur une piste un peu turbulente à la poursuite
du soleil. San Francisco nous reçoit avec lui, certainement soucieux de compenser
l'accueil un peu sourcilleux des services américains de l'immigration.
Et Marie-Luce, aidée de Gérald, nos guides et cousins québécois,
prennent immédiatement avec la plus franche cordialité le relais de Christian,
de l'agence TOA, toujours efficace et moustachu, drapé désormais dans son
rôle de mentor.
Il est entendu que l'heure locale justifie, malgré ou à cause du décalage
horaire, l'engagement immédiat de notre programme de visites. Les valises à peine
déposées dans un hôtel qui garde quelques souvenirs d'une splendeur
passée, on nous traîne jusqu'au terminus du
cable-car, cette sorte de tramway
tracté par d'invisibles manoeuvres que San Francisco conserve jalousement pour grimper
et dévaler ses rues pentues. Notre compagnie ravie se laisse bringuebaler jusqu'au
Fisherman's Wharf, le quai des pêcheurs, aujourd'hui reconvertis aux palangres et autres
tramails à touristes sous l'oeil indifférent des otaries du
Pier 39.
2 juin
L'évidence maritime de la baie San Francisco et son site urbain à
l'étonnante géométrie s'offre en un splendide panorama depuis
Twin
Peaks, puisque la brume pacifique, bienveillante à notre égard, consent
à s'effacer. Du
Golden Gate Bridge, le pont qui symbolise la ville à lui seul,
à
Alamo Square et à ses superbes maisons
Painted Ladies victoriennes, San
Francisco est telle que les films nous l'ont rendu presque familière.
Downtown,
Financial District et ses gratte-ciel,
Chinatown, Japantown et leurs enseignes n'étonnent
guère. Le charme de San Francisco se trouve vers
North Beach et les hauts lieux de la
Beat Generation, Lombard Street, la rue la plus tortueuse de la cité que l'on descend
à pied,
Haight-Ashbury, sanctuaire du mouvement hippie, et la mission
Dolores,
sa chapelle qui résista au tremblement de terre de 1906, ses souvenirs des Franciscains et le
cimetière des indiens Ohlones. Enfin, si
Castro est le quartier gay de San Francisco, les
bannières arc-en-ciel qui flottent un peu partout montrent bien que souffle ici un grand
air de liberté et de tolérance, ou de permissivité, comme on voudra...
Le musée maritime, en cours de rénovation, se dérobe. Heureusement, les navires
à flot peuvent nous accueillir, notamment le trois-mâts
Balclutha, un fier cap-hornier,
le ferry à aubes
Eurêka, le plus grand transbordeur du monde qui conserve quelques
unes des automobiles qui l'empruntaient autrefois et le sous-marin
USS Pampanito dont le nom
d'opérette cache un authentique combattant de la Seconde Guerre mondiale.
3 juin
La compagnie prend résolument le chemin du Marin County en franchissant le Golden
Gate Bridge. Avec une audace qui n'étonnera personne, malgré une brume tenace,
le mont Tamalpais est atteint. Hélas, ce temps bouché cache la vue inoubliable
sur la côte et la baie promise par les guides touristiques et TOA réunis. En
revanche, les séquoias géants du Muir Woods National Monument consentent à
présenter leur tronc rouge et démesuré. Pendant ce temps, trois dissidents
ont décidé de consacrer leur matinée à l'exploration du
Jeremiah
O'Brien, le dernier des liberty ships capable de naviguer par ses propres moyens. Les
bénévoles qui l'entretiennent leur réservent un accueil chaleureux, rappelant
en particulier le voyage du cargo sur les plages de Normandie lors du cinquantenaire du
Débarquement, auquel il avait d'ailleurs participé.
Sausalito, ancien port de pêche à la baleine, belle localité résidentielle,
réunit tout le monde sous le soleil retrouvé. Le retour par bateau à San
Francisco permet de longer l'île d'Alcatraz et sa fameuse prison, maintenant fermée, qui
hébergea Al Capone, victime de l'imprudence fiscale.
4 juin
Cap au sud par la
Silicon Valley qui impressionne, plus par ce qu'on en sait que
par ce qu'on y voit. Puis des vergers et des champs de légumes à perte de vue.
Petite escale à Castroville qui ne doit rien à Fidel mais tout aux artichauts
et à Marilyn Monroe qui fut élue leur "reine", un peu effeuillée,
en 1947.
Big Sur, cher à Orson Welles et à Rita Hayworth, offre de vastes
panoramas sur la côte du Pacifique tout comme la route
17 Miles Drive avec le cyprès
solitaire cramponné à son rocher comme les milliardaires à leur villa et
Bird Rock, tout frémissant de cormorans et de pélicans bruns.
Carmel. La mission San Carlos Borromeo touche par son charme hispanique suranné et surtout
par le souvenir de la visite de La Pérouse en 1786, rappelé par une plaque et un
dessin qui illustre parfaitement le récit de notre éminent navigateur : « Nous
fûmes reçus comme des seigneurs de la paroisse [...] le président de la mission,
revêtu de sa chape, le goupillon à la main, nous attendait sur la porte de
l'église, qui était illuminée comme aux plus grands jours de fête... »
Monterey. Les dépliants touristiques ne mentent pas : l'aquarium, installé dans une
ancienne conserverie de sardines, est certainement un des plus beaux du monde. Ses bassins immenses,
ses milliers d'animaux aquatiques mis en scène comme dans ces ballets féeriques de
centaines de méduses aux transparences multicolores.
5 juin
Monterey a conservé
Cannery Row, la rue de la sardine, dont les coquettes
réhabilitations exigent un effort d'imagination pour retrouver le truculent roman
de John Steinbeck. Passé la chaîne côtière, la plaine centrale, couverte
de fruitiers, conduit à Merced. Puis à Mariposa, qui connut la ruée
vers l'or ; enfin, après un détour inattendu par Oakhurst, la montée
vers la Sierra Nevada, Yosemite National Park et une première découverte de
la superbe
Yosemite Valley, le massif montagneux du
Half Dome et
El Capitan ainsi que les cascades qui dessinent un paysage alpestre aussi somptueux
qu'inattendu.